Les Bonnes de Jean Genet: L’espace théâtral, choix de lieux

La description de l’espace scénique

            Le  décor dans Les Bonnes transmet une information et cette information est valable durant toute la pièce (le même lieu). Mais, peut-on parler de décor dans le théâtre de Genet?
            Le décor embelli, enjolive mais chez Genet le décor parle, rien n’est au hasard,  tout objet est significatif car pour lui « tout ce qui est donné à voir est significatif ». On parle de dispositif ou espace scénique.
            D’après Badlet : « L’espace scénique facilite le passage du texte à la visualisation car c’est un outil (utile) avant d’être une image (figée) ».
            Comment est présenté l’espace scénique dans les Bonnes ?        
            C’est une description simple qui parait convenir à une chambre de bourgeoise.  On a également, beaucoup d’indications scéniques (didascalies) qui permettent de donner des informations et nous apprennent la présence d’autres éléments du décor (présence d’une coiffeuse (Page 15), une armoire, un tapis (Page 17), le réveille-matin (Page 32), les rideaux (Page 39) …).
            Ce sont des éléments qui font partie du décor et tous ces éléments, qui apparaissent sous nos yeux, nous permettent d’entrer dans le monde de Madame, un monde d’une femme bourgeoise, riche, mondaine, une femme qui a un lien avec le monde extérieur (la fenêtre, le téléphone).
            Par l’intermédiaire d’un langage dynamique, Jean Genet pose le décor (couvre-lit, rideaux (P.36)). Donc, le dialogue rempli une fonction d’information.

L’espace théâtral

            C’est un lieu scénique sans lequel le texte ne peut pas trouver sa place ou son mode d’existence concret car c’est là où se meuvent les personnages.
            Dans Les Bonnes, le décor qui nous est présenté est la chambre de Madame du début jusqu’à la fin. Mais, ce lieu n’exclut pas d’autres lieux évoqués par les paroles des personnages.

Le choix des lieux

            La chambre, endroit clos, constitue un univers fermé mais la présence d’une fenêtre ouverte laisse entrevoir l’extérieur, autrement dit un environnement plus vaste.
            C’est un lieu étouffant pour les bonnes (page 51 : « j’étouffe, laisse entrer un peu d’air… »).
            C’est comme une prison pour les bonnes, elles sont incarcérées. Il y a un enfermement aussi bien physique que moral et c’est ce qui explique la révolte des bonnes pour échapper à ce lieu qui les étouffe. Donc, de se dépouiller
            La chambre est le lieu de cérémonie (une façon de dire les choses), où on va se permettre de porter les habits de Madame pour essayer de sortir de ce rôle de bonnes.           Elles veulent intégrer l’espace de Madame et se débarrasser de leurs conditions de bonnes ; elles veulent se dépouiller de leurs propres personnalités, de leur monde inferieur et accéder au monde de Madame.
            La seule solution pour les bonnes est de s’enfuir et partir loin, (Page 94 « Solange : Il faut partir… partons… ».
            En étant dans la chambre de Madame qui les étouffe, qu’en est-il de la mansarde où elles habitent ? (Page 31 « Je retourne à ma cuisine… »).
            Donc, la cuisine appartient à la bonne, c’est son domaine (Page 87 « Vous y êtes chez vous… vous en êtes les souveraines ») et l’espace des bonnes est étranger à Madame.
            Madame ne veut pas intégrer l’espace des bonnes alors que les bonnes veulent intégrer l’espace de Madame pour se débarrasser de leurs conditions et c’est par la cérémonie qu’elles y accèdent.
            Donc, la chambre de Madame devient un lieu pour le jeu, un lieur de cérémonie d’où l’importance du choix des objets, leur utilité. (Jean Genet surcharge et encombre le décor).
            Les objets occupent une place prépondérante dans toute la pièce car Genet évoque un décor qui est surtout une description sociale où vit une dame (Madame) accumulant les objets nécessaires à sa vie.
            Cependant ces objets ne se situent pas au simple niveau de la réalité sociale quotidienne, les objets cumulent à la fois une signification réelle et une métaphorique (symbolique).
            On peut distinguer les objets naturalistes (de la réalité) et les objets à valeur symbolique.      
Les objets à valeur réelle :
                     Le téléphone : désigne le rang social de Madame, il permet la relation, le lien avec le monde extérieur et il est également révélateur. Il est l’instrument qui va révéler la libération de Monsieur et va permettre aux bonnes d’élaborer leur projet d’assassinat de Madame (page 53)
                     Le réveille-matin est l’inclusion du temps quotidien et c’est celui qui va briser la cérémonie (page 32 « réveille-matin …. »). Cette sonnerie du réveil permet l’arrêt du projet d’assassinat.
                     Les lettres : C’est un « objet-dit », lettres écrites par Solange et Claire et qui constituent un moyen de vengeance (page21). Ce sont des lettres anonymes et elles deviennent après l’échec de la vengeance (mise en liberté de Monsieur), la cause de la tentative d’assassinat (elles deviennent complices)
                     Les fleurs : Ce sont des fleurs vraies (pages 11 et 15 « fleures réelles à profusion… »). C’est une volonté de montrer une vraie chambre pour maintenir l’harmonie du décor (chambre Louis XIV). Ces fleures représentent le côté mondain « cocotte » de Madame et ces fleures permettent aussi de protéger Madame (page 30). C’est un symbole de protection mais ces fleurs peuvent être aussi un symbole de « mort ».
            Ces objets évoqués sont des instruments de menaces qui trahissent les bonnes (page 55 « tout nous accusera » ; page 80 « qui a encore décroché le récepteur et pourquoi ? » ; page 86 « mais… ce réveil. Qu’est-ce qu’il fait là ? D’où vient-il ? »). Mais ces objets appartiennent également à une réalité matérielle au théâtre occidental.
            Malgré l’effort de Jean Genet d’échapper à l’exhibitionnisme du monde du spectacle, il n’a pas pu l’éviter totalement « la morne tristesse d’un théâtre qui reflète très exactement le monde visible, les actions des hommes, des actions et des lieux »
            Néanmoins, si ces objets représentent la réalité, ils ont leurs valeurs métaphoriques, symboliques car ils rentrent dans un jeu de cérémonie.
Jean Genet s’est appliqué à respecter que ces objets rentrent dans un jeu de cérémonie. Tout dans la pièce (espace, objets, thèmes, personnages) est traité dans une double approche ; réaliste et imaginaire.

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